Master 1 MHR · Projet d’étude qualitative

Étudier l’attitude et l’intention d’adopter l’IA chez les managers de l’hîtellerie et de la restauration collective

Ce projet vous place dans une situation rĂ©elle d’enquĂȘte qualitative. Votre mission ne consiste pas seulement Ă  poser des questions, mais Ă  construire un dispositif d’entretien capable de faire Ă©merger des reprĂ©sentations, des peurs, des attentes et des logiques d’adoption sans biaiser le discours des rĂ©pondants dĂšs les premiĂšres minutes.

Un management sous pression dans un secteur en transformation

Le management en hÎtellerie et en restauration collective se caractérise par une intensité opérationnelle forte et une exigence constante de performance. Les managers doivent simultanément garantir la qualité de service, assurer la rentabilité, gérer des équipes souvent sous tension et répondre à des attentes clients en constante évolution.

Dans un contexte marqué par une concurrence accrue, des marges sous pression et des difficultés de recrutement persistantes, la fonction managériale devient un levier stratégique central pour la performance des établissements (Source : Rapport Gira Conseil, « Stratégies et performances en CHR », 2023).

ParallĂšlement, la digitalisation transforme en profondeur les modes de fonctionnement du secteur : automatisation de certaines tĂąches, Ă©volution de la relation client, recours accru aux donnĂ©es pour piloter l’activitĂ© et multiplication des outils d’aide Ă  la dĂ©cision (Source : Buhalis et al., « Information Technology & Tourism : Tendances et innovations », Tourism Management, 2019).

Cette transformation n’est pas uniquement technique. Elle modifie les rĂŽles, les compĂ©tences et les pratiques managĂ©riales. Le manager devient progressivement un acteur clĂ© de l’intĂ©gration des technologies, chargĂ© d’accompagner ses Ă©quipes, de rĂ©duire les rĂ©sistances et de maintenir un Ă©quilibre entre efficacitĂ© opĂ©rationnelle et dimension humaine du service (Source : Venkatesh et al., ModĂšle UTAUT – Unified Theory of Acceptance and Use of Technology, MIS Quarterly, 2003).

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle apparaĂźt comme une nouvelle Ă©tape : non plus seulement un outil, mais un systĂšme capable d’assister, d’orienter, voire de transformer les dĂ©cisions managĂ©riales. Cette Ă©volution pose des questions fondamentales en termes de confiance, de contrĂŽle, de lĂ©gitimitĂ© et d’acceptation.

La problĂ©matique de l’étude

Dans ce contexte de transformation, une question centrale Ă©merge : comment les managers perçoivent-ils ces nouvelles formes d’assistance Ă  la dĂ©cision, et dans quelles conditions sont-ils prĂȘts Ă  les adopter ? Ce projet vise prĂ©cisĂ©ment Ă  comprendre les mĂ©canismes qui structurent leur attitude, leurs rĂ©sistances et leur intention d’usage.

Le sujet

En groupe de 4 Ă  5 Ă©tudiants, vous devrez analyser la maniĂšre dont des managers perçoivent, acceptent ou rejettent l’idĂ©e d’intĂ©grer des outils d’intelligence artificielle dans leur activitĂ© professionnelle. L’enquĂȘte portera sur des managers exerçant en hĂŽtellerie ou en restauration collective.

La contrainte centrale

Pendant les trois premiĂšres phases de l’entretien, vous ne devrez jamais annoncer que votre Ă©tude porte sur l’intelligence artificielle. Le sujet rĂ©el ne pourra ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ© qu’en phase de conclusion.

Votre mission de terrain

Chaque étudiant devra réaliser 2 entretiens semi-directifs. Chaque groupe mÚnera donc 8 à 10 entretiens.

L’objectif est de produire une analyse interprĂ©tative permettant de comprendre les logiques d’acceptation ou de rejet, et de formuler des recommandations concrĂštes pour le secteur.

Le scĂ©nario attendu de l’entretien

Votre entretien doit ĂȘtre pensĂ© comme une progression. Il ne s’agit pas d’enchaĂźner des questions de maniĂšre mĂ©canique, mais de conduire le rĂ©pondant d’un espace de parole sĂ©curisĂ© vers une zone de rĂ©flexion plus profonde, avant de rĂ©vĂ©ler explicitement le thĂšme de l’étude.

Phase 1 · Introduction

Installer la confiance sans orienter le discours

Note mĂ©thodologique : Selon Jean-Claude Kaufmann (« L’entretien comprĂ©hensif », 2016), ancrer l’Ă©change initial dans le vĂ©cu concret et descriptif est indispensable pour rĂ©duire les biais de dĂ©sirabilitĂ© sociale et instaurer une alliance avec l’interviewĂ©.

L’entretien commence sur le terrain familier du rĂ©pondant : son poste, ses missions, son quotidien, ses contraintes, les dĂ©cisions qu’il prend et les difficultĂ©s auxquelles il fait face. À ce stade, vous ne cherchez pas encore Ă  parler d’innovation ni de technologie. Vous cherchez d’abord Ă  faire tomber la tension de l’entretien.

Cette phase doit permettre au manager de se sentir Ă©coutĂ© et lĂ©gitime. En parlant de son activitĂ© rĂ©elle, il s’installe dans une parole descriptive, concrĂšte et personnelle. C’est ce climat qui rendra possible la suite.

Exemples de formulation :

« Pouvez-vous me décrire votre poste et les principales responsabilités qui vont avec ? »

« À quoi ressemble une journĂ©e ou une semaine typique pour vous ? »

« Quelles sont aujourd’hui les situations qui vous demandent le plus d’attention, d’énergie ou d’arbitrage ? »

Phase 2 · Recentrage

Faire émerger les représentations sans dévoiler le vrai sujet

Note mĂ©thodologique : L’utilisation de scĂ©narios fictifs s’appuie sur les mĂ©thodes projectives validĂ©es par Mucchielli (« Dictionnaire des mĂ©thodes qualitatives », 2009). Elles facilitent l’expression des attitudes latentes en contournant les mĂ©canismes de dĂ©fense rationnels.

Une fois la relation installĂ©e, vous commencez Ă  dĂ©placer l’entretien vers la question de l’aide Ă  la dĂ©cision, des outils, des changements organisationnels et des transformations possibles du mĂ©tier. Mais vous continuez Ă  Ă©viter toute rĂ©fĂ©rence explicite Ă  l’IA.

C’est ici que les tests projectifs prennent toute leur valeur. Ils permettent de contourner les rĂ©ponses toutes faites et d’accĂ©der Ă  des logiques plus implicites. Le rĂ©pondant ne parle plus seulement de ce qu’il pense “en thĂ©orie”, il projette ses reprĂ©sentations dans une situation imaginaire.

Scénario projectif recommandé :

« Imaginez qu’un nouvel outil arrive dans votre Ă©tablissement. Cet outil est capable d’aider Ă  organiser certaines tĂąches, Ă  repĂ©rer des problĂšmes, Ă  amĂ©liorer les dĂ©cisions ou Ă  gagner du temps. Sans savoir encore prĂ©cisĂ©ment de quoi il s’agit, quelle serait votre premiĂšre rĂ©action ? »

Autre détour projectif utile :

« Si cet outil était une personne ou un collÚgue, comment le décririez-vous ? Serait-il plutÎt rassurant, intrusif, compétent, maladroit, utile, inquiétant ? »

Phase 3 · Approfondissement

Plonger dans les tensions, les peurs et les conditions d’acceptation

Cadre thĂ©orique : Cette phase explore concrĂštement le concept d’« aversion algorithmique » (Dietvorst, Simmons & Massey, 2015), permettant de comprendre pourquoi les managers peuvent rejeter des recommandations systĂ©miques ou craindre une perte d’autonomie.

Cette phase constitue le cƓur analytique de l’entretien. Le rĂ©pondant doit dĂ©sormais ĂȘtre amenĂ© Ă  se positionner face Ă  des situations concrĂštes dans lesquelles un systĂšme externe intervient dans son travail, influence des choix, recommande des actions, voire dĂ©cide Ă  sa place dans certains cas.

Là encore, les formulations doivent rester indirectes. Vous ne cherchez pas seulement à savoir si la personne est “pour” ou “contre”. Vous cherchez à comprendre pourquoi, dans quelles limites, avec quelles peurs, à quelles conditions.

Situation immersive Ă  proposer :

« Imaginez maintenant que cet outil ne se contente plus d’aider, mais commence Ă  suggĂ©rer des dĂ©cisions sur les plannings, les achats, le recrutement, la gestion de la qualitĂ© ou la relation client. Dans quels cas cela vous semblerait acceptable ? Dans quels cas cela vous mettrait mal Ă  l’aise ? »

Exemple de relance projective :

« Si cet outil commettait une erreur importante, qui serait responsable selon vous ? Et si la mĂȘme erreur Ă©tait commise par un humain, est-ce que votre jugement serait diffĂ©rent ? »

C’est dans cette phase que doivent apparaĂźtre les notions de confiance, perte de contrĂŽle, utilitĂ© perçue, menace pour le mĂ©tier, dĂ©shumanisation, responsabilitĂ© et lĂ©gitimitĂ© managĂ©riale.

Phase 4 · Conclusion

Révéler le sujet réel et recueillir la position explicite

Cadre thĂ©orique : L’objectif ici est de mesurer de façon transparente « l’intention comportementale d’usage », concept central du ModĂšle d’Acceptation de la Technologie (TAM – Davis, 1989), en confrontant le discours projectif Ă  la rĂ©alitĂ© sĂ©mantique de l’IA.

Ce n’est qu’à la fin que vous pouvez annoncer clairement l’objet rĂ©el de l’étude : l’intelligence artificielle. Cette rĂ©vĂ©lation finale permet de confronter ce que le rĂ©pondant a exprimĂ© de maniĂšre indirecte Ă  sa position dĂ©clarĂ©e explicite.

Formulation de transition possible :

« En rĂ©alitĂ©, notre Ă©tude porte sur l’intelligence artificielle dans les mĂ©tiers du management en hĂŽtellerie et en restauration collective. À la lumiĂšre de tout ce que vous venez d’exprimer, comment dĂ©finiriez-vous aujourd’hui votre position vis-Ă -vis de l’IA ? »

Le rĂ©pondant peut alors se prononcer plus directement sur son attitude et sur son intention future d’usage. C’est aussi le moment de lui demander dans quels domaines il pourrait accepter l’IA, dans quels domaines il la refuserait, et quelles garanties seraient nĂ©cessaires pour favoriser son adoption.

La conclusion ne doit pas ĂȘtre brutale. Il faut refermer l’entretien proprement, remercier la personne, lui laisser un espace de derniĂšre expression et sortir du sujet avec tact.

Ce que votre analyse devra produire

À partir des entretiens, vous devrez montrer comment se construit l’attitude des managers face Ă  l’IA. Votre analyse devra faire ressortir des logiques, pas seulement des citations. Vous devrez identifier les facteurs qui favorisent l’acceptation, ceux qui nourrissent la rĂ©sistance, et les conditions concrĂštes qui rendent l’adoption envisageable.

Un bon travail ne se contente pas de dire que certains managers sont favorables et d’autres dĂ©favorables. Il doit faire Ă©merger des profils, par exemple des managers enthousiastes, prudents, utilitaristes, inquiets ou rĂ©sistants, puis expliquer ce qui distingue ces profils.

Enfin, vous devrez formuler des prĂ©conisations rĂ©alistes pour le secteur : accompagnement, formation, pĂ©rimĂštre d’usage, limites Ă  ne pas franchir, conditions de confiance, modalitĂ©s de dĂ©ploiement.

Exigence méthodologique finale

Le succĂšs de ce projet repose sur un point simple : ne pas aller trop vite vers le sujet rĂ©el. Si vous parlez d’IA dĂšs le dĂ©but, vous dĂ©truisez une partie de la richesse potentielle de l’entretien.

Votre objectif n’est pas de faire rĂ©pondre les managers Ă  une sĂ©rie de questions sur l’IA. Votre objectif est de comprendre comment ils pensent, ce qu’ils redoutent, ce qu’ils attendent, et Ă  quelles conditions une innovation de ce type pourrait rĂ©ellement ĂȘtre adoptĂ©e dans leur univers professionnel.